Pourquoi est-ce que je déteste tant ce livre ?

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Auteur: Claude Ponti                                       Editeur: Ecole des loisirs.

Auteur: Claude Ponti Editeur: Ecole des loisirs.

Claude Ponti a toujours été pour moi un auteur provocateur d’un certain malaise. Auteur très populaire, il fait désormais partie de la bibliothèque collective du monde de la littérature de jeunesse, de ce fait, il m’a souvent été difficile voire impossible d’avouer ma désaffection pour cette « icône emblématique » du monde du livre pour enfants et c’est probablement pour combler une certaine culpabilité que j’ai lu certains Ponti. Aussi, beaucoup d’entre eux constituent-ils une partie de ma bibliothèque interne. Mais leurs lectures ne m’ont jamais permis de sortir d’un regard de pédagogue. Ni l’enfant que je suis restée, ni l’adulte que je suis n’ont été touchés. Seule la médiatrice reste en contact avec l’œuvre et j’ai toujours vu dans ses écrits une littérature élitiste dans laquelle tous les enfants ne pouvaient accéder seuls à la grande richesse de l’énonciation. Mais quelle lectrice suis-je véritablement pour aboutir à de tels constats ? Pourquoi certains lecteurs s’en délectent-ils alors que je ne parviens à m’abandonner dans cet univers ? La lecture de « Mô-AMOUR » va-t-elle me permettre de mieux comprendre ce mystère ?
Je débute par mon travail inférentiel de lecteur : qu’est ce qui dans la première de couverte m’annonce que la lecture voyage va pouvoir se faire ? Le titre « Mô-namour » va très certainement me projeter dans une histoire d’amour, amour qui va naître dans un univers enfantin dans lequel, la petite fille qui est en moi va pouvoir frissonner de peur. L’auteur me le suggère : un monstre va entrer dans l’histoire. Mais cette petite fille qui aime se faire peur est en fait aussi très peureuse. Et face à lui deux petits personnages se montrent courageux. L’enfant caché en moi aimera certainement être l’un d’eux ; la petite fille avec un nœud dans les cheveux. Vais-je alors pouvoir sublimer grâce à ce personnage de « façon cathartique » mes propres peurs enfantines ? Alors que le voyage commence puisque l’auteur me laisse la possibilité de le créer avec lui.
Première page, tout se déroule à merveille, le père, la mère, le doudou : le cocon familial. Je suis en sécurité pour partir vers l’aventure. Pages suivantes, tout dérape… C’est le choc frontal. Je suis terrifiée. J’essaie de sortir de l’histoire et je me cogne aux images et m’écrase contre l’arbre. Mon doudou, le prolongement de moi-même décapité !! Alors, je m’accroche au texte :BAMMMMM, BOUMMM la voiture explose, retombent, ses parents .. doivent être morts les débris de la voiture. Aucune sortie possible. Impossible d’échapper au texte et aux images. L’auteur s’impose à moi, je ne peux pas m’enfuir au travers des blancs qu’aurait pu laisser le texte. Je suffoque. L’enfant que je suis reste pétrifié face au cauchemar qu’on m’inflige. Le voyage s’arrête là. Le « lu » s’échappe. Le « liseur » reprend le pouvoir : comment Ponti va t-il pouvoir terminer ce livre ? Quelles pirouettes a t-il « tissées » pour ne pas laisser le lecteur partir seul avec cette violence ? Quelle fin pourrait justifier une telle maltraitance vis à vis d’un jeune lectorat ? J’essaie de comprendre ce qui a motivé cet auteur de jeunesse, quel a été son horizon d’attente. Ponti l’annonce clairement « pour les enfants, je ne me prive d’aucun sujet. » « On dit aux enfants : le monde est plein d’adultes qui commettent des horreurs. On le dit comme on peut » . Ces propos éclairent ma lecture et le « liseur » est toujours là, il est en colère. A t-on le droit d’imposer des images violents sous prétexte de tout dire aux enfants ? Le livre de jeunesse serait-il en train de glisser vers un « attrait cathartique » vis à vis de la violence tant prisé par les médias ?
Le « liseur » se précipite vers les dernières pages. La lecture efférente prend le pas : comment les parents peuvent-ils tomber du ciel alors qu’ils sont morts ? C’est l’électrochoc entre mon horizon d’attente et celui de Ponti : les morts ne peuvent pas tomber du ciel surtout lorsque leurs morts sont exposées avec autant de réalisme ! La citoyenne athée que je suis est malmenée. Par honnêteté, je retourne au texte abandonné. Il semblerait que « le liseur » ait narcotisé certains mots pour mieux « tisser » son interprétation. Le texte n’a jamais dit qu’ils étaient morts, il dit « ils sont si haut qu’ils doivent être morts ». Certes, le texte ne nous ment pas car les parents ne ressuscitent pas. Le « lectant » ne peut toujours pas se mettre au travail : une fiction se doit d’être cohérente. Je ne peux pas m’abandonner à un texte qui passe de morts violentes à une fin doucereuse sans en donner une cohérence qui résonne avec ma personnalité. Je me remémore, Pinocchio sur le point de mourir, pendu par des brigands, la pauvre Tiffany aux mains de « trois brigands », ce petit garçon évoluant « dans la terrible forêt profonde ». Quel régal ! Tous ces enfants sont en moi, même confrontée à la peur qu’ils me procurent, je ne les ai jamais abandonnés, ils sont mon « je ». La lectrice que je suis est parvenue à coopérer avec le texte, j’y ai puisé les éléments sémantiques en corrélation avec les valeurs qui me constituent. Je me suis délectée de ce que les blancs du texte m’ont permis de construire. Je me régale des différents niveaux de lecture que m’offre Collodi : être ce Pinocchio têtu qui décide de ne pas aller à l’école pour goûter aux plaisirs de la vie, regarder cet enfant symbolique se construit pour mieux comprendre mes enfants, transférer la société de ce vieux Pinocchio à celle qui m’entoure et constater que rien n’a vraiment changé. Quel plaisir d’être différents ces lecteurs qui se retrouver autour d’un texte. Pourquoi m’est-il impossible de débuter une telle interaction avec l’univers d’Isée ? Je retourne au texte dans l’espoir de pouvoir enfin retrouver ma fonction « d’orpailleur ». J’y trouve une intratextualité dans Blaise et le paysage de « ma vallée ». Mais cet univers n’est pas celui qui va m’envoyer vers un autre voyage et pour cause…. Isée, à nouveau maltraitéé m’interdit toute nouvelle identification, c’en est trop. Enfin, le texte me donne la possibilité de découvrir « un petit grumeau de sens », je peux désormais effectuer « ma promenade inférentielle ». « Le lectant » va pouvoir entrer en jeu, je vais pouvoir trouver une réponse à ma lecture, je vais pouvoir m’associer aux mots pour choisir le sens que je souhaite leur donner. Je veux ainsi m’arranger avec moi-même. Isée passe dans l’autre monde celui de « Portillard Tulavi ». Elle a choisi d’aller dans un monde plus tranquille, près de ses parents « morts »… Cette interprétation est terrible mais elle me convient car elle fait de cette œuvre un univers qui va me permettre de comprendre l’Autre sans faire l’économie d’une triste réalité. Le « liseur » enfermé par le texte a laissé place au « lectant », libre qui respire qui peut ainsi naviguer avec plaisir avec le texte. Il a réussi à faire fonctionner la « machine paresseuse » du texte. Le « lu » pourra-t-il désormais entrer dans l’univers de Ponti ? Cette démarche en tant que médiatrice a été très constructive, je parviens désormais à mieux comprendre quel type   « lecteur » je suis et comment il réagit face à certains livres. Je peux plus aisément les lire aux enfants en maîtrisant davantage mes pulsions de lectrice.

Et vous savez vous pourquoi vous l’avez ‘aimé   ?

 

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